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Posté le 12/06/2007 | 589 consultations | 1 commentaires | Voir et commenter l'article
Le Chat par Théodore de Banville
Tout animal est supérieur à l'homme par ce qu'il y a
en lui de divin, c'est-à-dire par l'instinct. Or, de tous les animaux,
le Chat est celui chez lequel l'instinct est le plus persistant, le
plus impossible à tuer. Sauvage ou domestique, il reste lui-même,
obstinément, avec une sérénité absolue, et aussi rien ne peut lui faire
perdre sa beauté et sa grâce suprême. Il n'y a pas de condition si
humble et si vile qui arrive à le dégrader, parce qu'il n'y consent
pas, et qu'il garde toujours la seule liberté qui puisse être accordée
aux créatures, c'est-à-dire la volonté et la résolution arrêtée d'être
libre. Il l'est en effet, parce qu'il ne se donne que dans la mesure où
il le veut, accordant ou refusant à son gré son affection et ses
caresses, et c'est pourquoi il reste beau, c'est-à-dire semblable à son
type éternel. Prenez deux Chats, l'un vivant dans quelque logis de
grande dame ou de poète, sur les moelleux tapis, sur les divans de soie
et les coussins armoriés, l'autre étendu sur le carreau rougi, dans un
logis de vieille fille pauvre, ou pelotonné dans une loge de portière,
eh bien ! tous deux auront au même degré la noblesse, le respect de
soi-même, l'élégance à laquelle le Chat ne peut renoncer sans mourir.
En lisant le morceau si épouvantablement injuste que
Buffon a consacré au Chat, on reconstruirait, si la mémoire en était
perdue, tout ce règne de Louis XIV où l'homme se crut devenu soleil et
centre du monde, et ne put se figurer que des milliers d'astres et
d'étoiles avaient été jetés dans l'éther pour autre chose que pour son
usage personnel. Ainsi le savant à manchettes, reprochant au gracieux
animal de voler ce qu'il lui faut pour sa nourriture, semble supposer
chez les Chats une notion exacte de la propriété et une connaissance
approfondie des codes, qui par bonheur n'ont pas été accordées aux
animaux. "Ils n'ont, ajoute-t-il que l'apparence de l'attachement ; on
le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques ; ils ne
regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté,
ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses
auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur
font." O injuste grand savant que vous êtes ! est-ce que nous
cherchons, nous, les caresses pour le plaisir qu'elles ne nous font pas
? Vous dites que les yeux des Chats sont équivoques ! Relativement à
quoi ? Si tout d'abord nous n'en pénétrons pas la subtile et profonde
pensée, cela ne tient-il pas à notre manque d'intelligence et
d'intuition ? Quant aux détours, eh ! mais le spirituel Alphonse Karr a
adopté cette devise charmante : "Je ne crains que ceux que j'aime," et,
comme on le voit, le Chat, plein de prudence, l'avait adoptée avant lui.
Sans doute, il se laisse toucher, caresser, tirer
les poils, porter la tête en bas par les enfants, instinctifs comme lui
; mais il se défie toujours de l'homme, et c'est en quoi il prouve son
profond bon sens. N'a-t-il pas sous les yeux l'exemple de ce Chien que
le même Buffon met si haut, et ne voit-il pas par là ce que l'homme
fait des animaux qui consentent à être ses serviteurs et se donnent à
lui sans restriction, une fois pour toutes ? L'homme fait du Chien un
esclave attaché, mis à la chaîne ; il lui fait traîner des carrioles et
des voitures, il l'envoie chez le boucher chercher de la viande à
laquelle il ne devra pas toucher. Il le réduit même à la condition
dérisoire de porter les journaux dans le quartier ; il avait fait du
Chien Munito un joueur de dominos, et pour peu il l'aurait réduit à
exercer le métier littéraire, à faire de la copie, ce qui, pour un
animal né libre sous les cieux, ma paraîtrait le dernier degré de
l'abaissement. L'homme oblige le Chien à chasser pour lui, à ses gages
et même sans gages ; le Chat préfère chasser pour son propre compte, et
à ce sujet on l'appelle voleur, sous prétexte que les lapins et les
oiseaux appartiennent à l'homme ; mais c'est ce qu'il faudrait
démontrer. On veut lui imputer à crime ce qui fit la gloire de Nemrod
et d'Hippolyte, et c'est ainsi que nous avons toujours deux poids
inégaux, et deux mesures.
En admettant même que l'univers ait été créé pour
l'homme, plutôt que pour le Chat et les autres bêtes, ce qui me paraît
fort contestable, nous devrions encore au Chat une grande
reconnaissance, car tout ce qui fait la gloire, l'orgueil et le charme
pénétrant de l'homme civilisé, il me paraît l'avoir servilement copié
sur le Chat. Le type le plus élégant que nous ayons inventé, celui
d'Arlequin, n'est pas autre chose qu'un Chat. S'il a pris au Carlin sa
face vicieuse, sa tête noire, ses sourcils, sa bouche proéminente, tout
ce qu'il y a de leste, de gai, de charmant, de séduisant, d'envolé,
vient du Chat, et c'est à cet animal caressant et rapide qu'il a pris
ses gestes enveloppants et ses poses énamourées. Mais le Chat n'est pas
seulement Arlequin ; il est Chérubin, il est Léandre, il est Valère ;
il est tous les amants et tous les amoureux de la comédie, à qui il a
enseigné les regards en coulisse et les ondulations serpentines. Et ce
n'est pas assez de le montrer comme le modèle des amours de théâtre ;
mais le vrai amour, celui de la réalité, celui de la vie, l'homme sans
lui en aurait-il eu l'idée ? C'est le Chat qui va sur les toits
miauler, gémir, pleurer d'amour ; il est le premier et le plus
incontestable des Roméos, sans lequel Shakespeare sans doute n'eût pas
trouvé le sien ?
Le Chat aime le repos, la volupté, la tranquille
joie ; il a ainsi démontré l'absurdité et le néant de l'agitation
stérile. Il n'exerce aucune fonction et ne sort de son repos que pour
se livrer au bel art de la chasse, montrant ainsi la noblesse de
l'oisiveté raffinée et pensive, sans laquelle tous les hommes seraient
des casseurs de cailloux. Il est ardemment, divinement, délicieusement
propre, et cache soigneusement ses ordures ; n'est-ce pas déjà un
immense avantage qu'il a sur beaucoup d'artistes, qui confondent la
sincérité avec la platitude ? Mais bien plus, il veut que sa robe soit
pure, lustrée, nette de toute souillure. Que cette robe soit de couleur
cendrée, ou blanche comme la neige, ou de couleur fauve rayée de brun,
ou bleue, car ô bonheur ! il y a des Chats bleus ! le Chat la frotte,
la peigne, la nettoie, la pare avec sa langue râpeuse et rose, jusqu'à
ce qu'il l'ait rendue séduisante et lisse, enseignant ainsi en même
temps l'idée de propreté et l'idée de parure ; et qu'est-ce que la
civilisation a trouvé de plus ? Sans ce double et précieux attrait,
quel serait l'avantage de madame de Maufrigneuse sur une marchande de
pommes de la Râpée, ou plutôt quel ne serait pas son désavantage
vis-à-vis de la robuste fille mal lavée ? Sous ce rapport, le moindre
Chat surpasse de beaucoup les belles, les reines, les Médicis de la
cour de Valois et de tout le seizième siècle, qui se bornaient à se
parfumer, sans s'inquiéter du reste.
Aussi a-t-il servi d'incontestable modèle à la femme
moderne. Comme un Chat ou comme une Chatte, elle est, elle existe, elle
se repose, elle se mêle immobile à la splendeur des étoffes, et joue
avec sa proie comme le Chat avec la souris, bien plus empressée à
égorger sa victime qu'à la manger. Tels les Chats qui, au bout du
compte, préfèrent de beaucoup le lait sucré aux souris, et jouent avec
la proie vaincue par pur dandysme, exactement comme une coquette, la
laissant fuir, s'évader, espérer la vie et posant ensuite sur elle une
griffe impitoyable. Et c'est d'autant plus une simple volupté, que
leurs courtes dents ne leur servent qu'à déchirer, et non à manger.
Mais tout en eux a été combiné pour le piège, la surprise, l'attaque
nocturne ; leurs admirables yeux qui se contractent et se dilatent
d'une façon prodigieuse, y voient plus clair la nuit que le jour, et la
pupille qui le jour est comme une étroite ligne, dans la nuit devient
ronde et large, poudrée de sable d'or et pleine d'étincelles.
Escarboucle ou émeraude vivante, elle n'est pas seulement lumineuse,
elle est lumière. On sait que le grand Camoëns, n'ayant pas de quoi
acheter une chandelle, son Chat lui prêta la clarté de ses prunelles
pour écrire un chant des Lusiades. Certes, voilà une façon
vraie et positive d'encourager la littérature, et je ne crois pas
qu'aucun ministre de l'instruction publique en ait jamais fait autant.
Bien certainement, en même temps qu'il l'éclairait, le bon Chat lui
apportait sa moelleuse et douce robe à toucher, et venait chercher des
caresses pour le plaisir qu'elles lui causaient, sentiment qui, ainsi
que nous l'avons vu, blessait Buffon, mais ne saurait étonner un poète
lyrique, trop voluptueux lui-même pour croire que les caresses doivent
être recherchées dans un but austère et exempt de tout agrément
personnel.
Peut-être y a-t-il des côtés par lesquels le Chat ne
nous est pas supérieur ; en tout cas, ce n'est pas par sa charmante,
fine, subtile et sensitive moustache, qui orne si bien son joli visage
et qui, munie d'un tact exquis, le protège, le gouverne, l'avertit des
obstacles, l'empêche de tomber dans les pièges. Comparez cette parure
de luxe, cet outil de sécurité, cet appendice qui semble fait de rayons
de lumière, avec notre moustache à nous, rude, inflexible, grossière,
qui écrase et tue le baiser, et met entre nous et la femme aimée une
barrière matérielle. Contrairement à la délicate moustache du Chat qui
jamais n'obstrue et ne cache son petit museau rose, la moustache de
l'homme, plus elle est d'un chef, d'un conducteur d'hommes, plus elle
est belle et guerrière, plus elle rend la vie impossible ; c'est ainsi
qu'une des plus belles moustaches modernes, celle du roi
Victor-Emmanuel, qui lui coupait si bien le visage en deux comme une
héroïque balafre, ne lui permettait pas de manger en public ; et, quand
il mangeait tout seul, les portes bien closes, il fallait qu'il les
relevât avec un foulard, dont il attachait les bouts derrière sa tête.
Combien alors ne devait-il pas envier la moustache du Chat, qui se
relève d'elle-même et toute seule, et ne le gêne en aucune façon dans
les plus pompeux festins d'apparat !
Le Scapin gravé à l'eau-forte dans le Théâtre Italien
du comédien Riccoboni a une moustache de Chat, et c'est justice, car le
Chat botté est, bien plus que Dave, le père de tous les Scapins et de
tous les Mascarilles. A l'époque où se passa cette belle histoire, le
Chat voulut prouver, une fois pour toutes, que s'il n'est pas
intrigant, c'est, non pas par impuissance de l'être, mais par un noble
mépris pour l'art des Mazarin et des Talleyrand. Mais la diplomatie n'a
rien qui dépasse ses aptitudes, et pour une fois qu'il voulut s'en
mêler, il maria, comme on le sait, son maître, ou plutôt son ami, avec
la fille d'un roi. Bien plus, il exécuta toute cette mission sans
autres accessoires qu'un petit sac fermé par une coulisse, et une paire
de bottes, et nous ne savons guère de ministres de France à l'étranger
qui, pour arriver souvent à de plus minces résultats, se contenteraient
d'un bagage si peu compliqué. A la certitude avec laquelle le Chat
combina, ourdit son plan et l'exécuta sans une faute de composition, on
pourrait voir en lui un auteur dramatique de premier ordre, et il le
serait sans doute s'il n'eût préféré à tout sa noble et chère paresse.
Toutefois il adore le théâtre, et il se plaît infiniment dans les
coulisses, où il retrouve quelques-uns de ses instincts chez les
comédiennes, essentiellement Chattes de leur nature. Notamment à la
Comédie-Française, où depuis Molière s'entassent, accumulés à toutes
les époques, des mobiliers d'un prix inestimable, des dynasties de
Chats, commencées en même temps que les premières collections,
protègent ces meubles et les serges, les damas, les lampas antiques,
les tapisseries, les verdures, qui sans eux seraient dévorés par
d'innombrables légions de souris. Ces braves sociétaires de la
Chatterie comique, héritiers légitimes et directs de ceux que
caressaient les belles mains de mademoiselle de Brie et d'Armande
Béjart, étranglent les souris, non pour les manger, car la
Comédie-Française est trop riche pour nourrir ses Chats d'une manière
si sauvage et si primitive, mais par amour pour les délicates
sculptures et les somptueuses et amusantes étoffes.
Cependant, à la comédie sensée et raisonnable du
justicier Molière, le Chat qui, ayant été dieu, sait le fond des
choses, préfère encore celle qui se joue dans la maison de Guignol,
comme étant plus initiale et absolue. Tandis que le guerrier, le
conquérant, le héros-monstre, le meurtrier difforme et couvert d'or
éclatant, vêtu d'un pourpoint taillé dans l'azur du ciel et dans la
pourpre des aurores, l'homme, Polichinelle en un mot, se sert, comme
Thésée ou Hercule, d'un bâton qui est une massue, boit le vin de la
joie, savoure son triomphe, et se plonge avec ravissement dans les
voluptés et dans les crimes, battant le commissaire, pendant le
bourreau à sa propre potence, et tirant la queue écarlate du diable ;
lui, le Chat, il est là, tranquillement assis, apaisé, calme, superbe,
regardant ces turbulences avec l'indifférence d'un sage, et estimant
qu'elles résument la vie avec une impartialité sereine. Là, il est dans
son élément, il approuve tout, tandis qu'à la Comédie-Française, il
fait quelquefois de la critique, et de la meilleure. On se souvient que
par amitié pour la grande Rachel, la plus spirituelle parmi les femmes
et aussi parmi les hommes qui vécurent de l'esprit, la belle madame
Delphine de Girardin aux cheveux d'or se laissa mordre par la muse
tragique. Elle fit une tragédie, elle en fit deux, elle allait en faire
d'autres ; nous allions perdre à la fois cette verve, cet esprit, ces
vives historiettes, ces anecdotes sorties de la meilleure veine
française, tout ce qui faisait la grâce, le charme, la séduction
irrésistible de cette poétesse extra parisienne, et tout cela allait se
noyer dans le vague océan des alexandrins récités par des acteurs
affublés de barbes coupant la joue en deux, et tenues par des crochets
qui reposent sur les oreilles. Comme personne ne songeait à sauver
l'illustre femme menacée d'une tragédite chronique, le Chat y songea pour tout le monde, et se décida à faire un grand coup d'État. Au premier acte de Judith,
tragédie, et précisément au moment où l'on parlait de tigres, un des
Chats de la Comédie-Française (je le vois encore, maigre, efflanqué,
noir, terrible, charmant !) s'élança sur la scène sans y avoir été
provoqué par l'avertisseur, bondit, passa comme une flèche, sauta d'un
rocher de toile peinte à un autre rocher de toile peinte, et, dans sa
course vertigineuse, emporta la tragédie épouvantée, rendant ainsi à
l'improvisation éblouissante, à la verve heureuse, à l'inspiration
quotidienne, à l'historiette de Tallemant des Réaux merveilleusement
ressuscitée, une femme qui, lorsqu'elle parlait avec Méry, avec
Théophile Gautier, avec Balzac, les faisait paraître des causeurs
pâles. Ce n'est aucun d'eux qui la sauva du songe, du récit de
Théramène, de toute la friperie classique et qui la remit dans son vrai
chemin ; non, c'est le Chat !
D'ailleurs, entre lui et les poètes, c'est une
amitié profonde, sérieuse, éternelle, et qui ne peut finir. La
Fontaine, qui mieux que personne a connu l'animal appelé : homme, mais
qui, n'en déplaise à Lamartine, connaissait aussi les autres animaux, a
peint le Chat sous la figure d'un conquérant, d'un Attila, d'un
Alexandre, ou aussi d'un vieux malin ayant plus d'un tour dans son sac
; mais, pour la Chatte, il s'est contenté de ce beau titre, qui est
toute une phrase significative et décisive : La Chatte métamorphosée en femme !
En effet, la Chatte est toute la femme ; elle est courtisane, si vous
voulez, paresseusement étendue sur les coussins et écoutant les propos
d'amour ; elle est aussi mère de famille, élevant, soignant, pomponnant
ses petits, de la manière la plus touchante leur apprenant à grimper
aux arbres, et les défendant contre leur père, qui pour un peu les
mangerait, car en ménage, les mâles sont tous les mêmes, imbéciles et
féroces. Lorsqu'à Saint-Pétersbourg, les femmes, avec leur petit museau
rosé et rougi passent en calèches, emmitouflées des plus riches et
soyeuses fourrures, elles sont alors l'idéal même de la femme, parce
qu'elles ressemblent parfaitement à des Chattes ; elles font ron-ron,
miaulent gentiment, parfois même égratignent, et, comme les Chattes,
écoutent longuement les plaintes d'amour tandis que la brise glacée
caresse cruellement leurs folles lèvres de rose.
Le divin Théophile Gautier, qui en un livre
impérissable nous a raconté l'histoire de ses Chats et de ses Chattes
blanches et noires, avait une Chatte qui mangeait à table, et à qui
l'on mettait son couvert. Ses Chats, très instruits comme lui,
comprenaient le langage humain, et si l'on disait devant eux de mauvais
vers, frémissaient comme un fer rouge plongé dans l'eau vive. C'étaient
eux qui faisaient attendre les visiteurs, leur montraient les sièges de
damas pourpre, et les invitaient à regarder les tableaux pour prendre
patience. Ne sachant pas aimer à demi, et respectant religieusement la
liberté, Gautier leur livrait ses salons, son jardin, toute sa maison,
et jusqu'à cette belle pièce meublée en chêne artistement sculpté, qui
lui servait à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail.
Mais Baudelaire, après les avoir chantés dans le sonnet sublime où il
dit que l'Erèbe les eût pris pour ses coursiers si leur fierté pouvait
être assouplie à un joug, Baudelaire les loge plus magnifiquement
encore que ne le fait son ami, comme on peut le voir dans son LIIe
poème, intitulé : Le Chat.
Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau Chat, fort, doux et charmant.
Quant il miaule, on l'entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais, que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours nette et profonde.
C'est là son charme et son secret.
Cette voix qui perle et qui filtre
Dans mon fond le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.
Loger dans la cervelle du poète de Spleen et idéal,
certes ce n'est pas un honneur à dédaigner, et je me figure que le Chat
devait avoir là une bien belle chambre, discrète, profonde, avec de
moelleux divans, des ors brillants dans l'obscurité et de grandes
fleurs étranges ; plus d'une femme sans doute y passa et voulut y
demeurer ; mais elle était accaparée pour jamais par ces deux êtres
familiers et divins : la Poésie et le chat, qui sont inséparables. Et
le doux être pensif et mystérieux habite aussi dans la plus secrète
solitude des cœurs féminins, jeunes et vieux. Dans l'École des Femmes
de Molière, lorsqu'Arnolphe revient dans sa maison, s'informe de ce qui
a pu se passer en son absence et demande anxieusement : "Quelle
nouvelle ?" Agnès, la naïveté, l'innocence, l'âme en fleur, encore
blanche comme un lys, ne trouve que ceci à lui répondre : "Le petit
Chat est mort." De tous les évènements qui se sont succédés autour
d'elle, même lorsque le rusé Amour commence à tendre autour d'elle son
filet aux invisibles mailles, elle n'a retenu que cette tragédie : la
mort du petit Chat, auprès de laquelle tout le reste n'est rien. Et
connaissez-vous un plus beau cri envolé que celui-ci : "C'est la mère
Michel qui a perdu son Chat !" Les autres vers de la chanson peuvent
être absurdes, ils le sont et cela ne fait rien ; en ce premier vers
sinistre et grandiose, le poète a tout dit, et il a montré la mère
Michel désespérée, tordant ses bras, privée de celui qui dans sa vie
absurde représentait la grâce, la caresse, la grandeur épique, l'idéal
sans lequel ne peut vivre aucun être humain. Tout à l'heure elle était
la compagne de la Rêverie, du Rythme visible, de la Pensée agile et
mystique ; elle n'est plus à présent qu'une ruine en carton couleur
d'amadou, cuisant sur un bleuissant feu de braise un miroton arrosé de
ses larmes ridicules.
Le Chat peut être représenté dans son élégante
réalité par un Oudry, ou de nos jours par un Lambert ; mais il partage
avec l'homme seul le privilège d'affecter une forme qui peut être
miraculeusement simplifiée et idéalisée par l'art, comme l'ont montré
les antiques égyptiens et les ingénieux peintres japonais. Le Rendez-vous de Chats
d'Edouard Manet, donné par Champfleury dans son livre, est un
chef-d'œuvre qui fait rêver. Sur un toit éclairé par la lune, le Chat
blanc aux oreilles dressées dessiné d'un trait initial, et le Chat noir
rassemblé, attentif, aux moustaches hérissées, dont la queue relevée en
S dessine dans l'air comme un audacieux paraphe, s'observent l'un
l'autre, enveloppés dans la vaste solitude des cieux. A ce moment où
dort l'homme fatigué et stupide, l'extase est à eux et l'espace infini
; ils ne peuvent plus être attristés par les innombrables lieux-communs
que débite effrontément le roi de la création, ni par les pianos des
amateurs pour lesquels ils éprouvent une horreur sacrée, puisqu'ils
adorent la musique !
La couleur du poil, qui chez le Chat sauvage est
toujours la même, varie à l'infini et offre toute sorte de nuances
diverses chez le Chat domestique ; cela tient à ce que, comme nous, par
l'éducation il devient coloriste et se fait alors l'artisan de sa
propre beauté. Une autre différence plus grave, c'est que le Chat
sauvage, ainsi que l'a observé Buffon, a les intestins d'un tiers moins
larges que ceux du Chat civilisé ; cette simple remarque ne
contient-elle pas en germe toute la Comédie de la Vie, et ne fait-elle
pas deviner tout ce qu'il faut d'audace, d'obstination, de ruse à
l'habitant des villes pour remplir ces terribles intestins qui lui ont
été accordés avec une générosité si prodigue, sans les titres de rente
qu'ils eussent rendus nécessaires ?
Posté le 08/05/2007 | 196 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article
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